Michel Butor se caractérise par un pluralisme artistique. C’est une personnalité encyclopédique : Un romancier (l’Emploi du temps, Passage de Milan, La Modification (Prix Renaudot), un essayiste (Répertoire I, II, III, IV, V), un poète, un voyageur (l’oiseau), un peintre, un photographe, un critique (série des Improvisations).Grâce à cette richesse artistique Butor peut nous amener, à travers ses œuvres, vers le monde en sa totalité (histoire, culture, rapports humais, l’existence humaine, l’antiquité….)
La lecture de l’œuvre butorien incarne des images mythiques, Marie Chamonard : « Sur le plan de l'histoire du livre illustré, Michel Butor inaugure avec eux un type de livres plus proches des poèmes-tableaux que des livres (puisque leur tirage très restreint ne dépasse généralement pas les quinze exemplaires), tout à fait originaux par la méthode de création utilisée, l'écrivain « illustrant » d'un texte une image, et non l'inverse, et par le statut assigné aux textes. ».En fait, c’est un voyage dans le cosmos de l’antiquité. Ce voyage vers le passé s’établit tantôt explicitement, tantôt implicitement ;les lignes deviennent de véritables trajets à suivre, les points, les virgules nous permettent de changer nos destinations et les espaces blancs nous sont des passages vers d’ autres voyages..
Butor dans, La Modification, a excellé l’art de l’intertextualité vers le monde mythique,
Léon Délmont, personnage indécis, veule, il est pris au piège entre sa femme et sa maîtresse, entre Paris et Rome. Il relate à travers son voyage des épisodes qui se varient en temps, en espace,et en personnes.
C’est dans cette perspective que se présente un grand foisonnement artistique et mythique dans l’œuvre de la Modification. Par le biais de la citation et de l’allusion, l’intertextualité y est fort présente. C’est une paraphrase complexe de l’Enéide où le nouveau roman de Butor fait impliquer explicitement ou encore implicitement un pastiche de l’antiquité qu’il a déconstruit à travers un personnage dans une situation ferroviaire inconfortable.
La Modification est considérée comme un hepertexte s’appuyant sur un hypotexte : l’épopée virgilienne. Délmont semble se remémorer les vers qui montrent le passage de l’Achéron (p 215). Énée, le prince troyen vaincu, part en voyage initiatique en Italie .Son père Anchise lui apparaît alors, il lui demande d’aller voir la sibylle de Cumes qui le fera pénétrer en enfers où ils pourront s’entretenir. Menée par la sibylle de Cumes, Énée découvre le pays des morts mais également ses propres descendants.
Dans le compartiment, la lumière diffusée de la lampe bleue a un rôle vétilleux, elle s’associe à la psychologie tourmentée de Délmont, son état d’esprit, à des souvenirs confus pour broder les péripéties d’un voyage vers les ténèbres de l’enfer. Délmont a cédé la place au sommeil .Puisé par ses lectures « …dans votre bibliothèque d’auteurs latins et italiens que vous vous êtes constituée depuis le début de votre liaison avec Cécile, vous avez choisit le premier tome de l’Enéide dans la collection Guillaume Budé et vous l’avez ouvert au début du sixième chant »p.82, Délmont effectue en rêve sa promenade aux enfers dans une barque de métal (le train). Parmi les motifs qui ont déclenché cette rêverie, l’image du Grand Veneur est la plus remarquable. Celui-ci apparaît d’une manière angoissante dans le rêve de Délmont, il crée un crescendo qui correspond au pouvoir croissant du doute. Plusieurs passages reprennent cette situation, « Etes vous –fou ? »p183, « tu ne pourras plus jamais revenir »p.225, « Qui êtes-vous ? Où allez-vous ?que cherchez-vous ?qui aimez vous ? Que voulez-vous ? Qu’attendez-vous ? Que sentez-vous ? Me voyez-vous ? M’entendez-vous »p.254.
Le narrateur introduit cette descente à l’enfer en utilisant la 3ème personne de singulier « il », « s’il sent alors une fumée ; c’est qu’il doit y avoir quelqu’un vivant dans cette grotte »p.214 .Ce fait pour signaler le passage du monde réel à l’espace mythique, faire la différence entre les instances réelles qui sont le narrateur, l’auteur et le lecteur marquées par le « vous », et ceux de l’état fictif du mythe.
« ce livre dont vous désiriez tant qu’il fût pour vous, dans les circonstances présentes, ce guide bleu des égarés à la quête duquel , court, nage, et se faufile ce personnage embryonnaire qui se débat dans un sous -paysage encore malformé »p,.233.C’est à partir de ce passage que commence la descente à l’enfer .Le personnage mythique est en état initial (personnage embryonnaire) sous forme, encore une fois, de la troisième personne du singulier « ce » qui est en train de faire sa descente à l’enfer « un sous-paysage ».
Guidé par la sibylle, Énée cherche son père, entre autres ses origines. De même, grâce à ce rêve mythique Délmont a pu accéder à ses origines : ses enfants, Henriette, Paris. On sacrifie l’amour dans l’Enéide, le passé est beaucoup plus puissant, authentique. Énée a rencontré Didon, reine de Carthage qui s’éprend de lui, malgré les subterfuges de la reine pour le retenir auprès d’elle, il repart vers le destin qui lui a été assigné. De même, Cécile a été abandonnée par Délmont, à travers elle, il a pu découvrir Rome qu lui assure un retour vers ses origines. Rome païenne et catholique a été un actant efficient dans la prise de conscience.
Grâce aux dons reçus de Dieu Apollon, La sibylle de Cumes a aidé Énée à franchir les ténèbres de l’enfer en lui indiquant le rameau d’or qu’il doit livrer au Charron afin de rencontrer son père.
Apollon lui ayant promis de lui accorder ce qu’elle désirait, elle demande à vivre autant d’années qu’il y avait de grains dans sa main mais elle ne demanda pas l’éternelle jeunesse et devient si desséchée.
Butor, à travers une description détaillée de la sibylle, il présente l’état physique de la vieille femme, c’est une allusion à L’Enéide de Virgile, chant VI « Sa poitrine halète, son cœur farouche se gonfle de rage sa voix n’est pas humaine .Quand le souffle puissant du dieu se rapproche et la touche ».
La Sibylle de Cumes est présentée par Butor dans plusieurs passages qui illustrent cette Sibylle tantôt d’une manière directe « Hélas, ils n’y sont plus, Sibylle, et même s’ils y sont, je ne puis pas les lires. » P : 215 : « comme une maigre Sibylle de Cumes »p.171, «Un vieil homme avec une longue barbe blanche comme Zacharie entre suivi d’une vieille femme avec un nez un peu crochu comme laSibylle persique »p.192
Ou encore d’une manière indirecte : « Il approche, entendant une autre respiration lourde, rauque, celle d’une vieille femme immobile qui regarde un grand livre, sans bouger la tête tourne simplement les yeux vers lui avec une sorte de sourire moqueur, chuchote (mais ce chuchotement considérablement amplifié devient semblable au bruit que fait le train dans un tunnel et il est très difficile de comprendre ce qu’elle raconte… » P 214 : « la vieille italienne à coté de vous a toujours les bras croisés sur son ventre, mais ses lèvres sont moins immobiles,comme si elle se marmonnait à elle-même quelque prière… »p.199
Dans son rêve mythique, Délmont établit un dialogue avec la Sibylle de Cumes. C’est une conversation entre un vivant et un être fictif : il s’agit donc d’une prosopopée. Contrairement au fondateur de Rome, Délmont ne veut rien découvrir, tout ce que le personnage demande est de retourner à sa maison « Non, ce n’est pas la peine de rire de moi, je ne veux rien sibylle, je ne veux que sortir de là, renter cher moi »p.215.
La sibylle ne peut pas aider une personne aussi indécise, aussi tumultueuse comme Délmont « Non, point pour toi, point pour ceux qui sont étrangers à leurs désirs, tu ne pourras te fier qu’à cette lueur incertaine qui apparaîtra dès l’extinction de ce pauvre feu »p.215-216 .A la différence de l’Enéide, où la sibylle se présente comme étant adjuvante, dans la Modification celle-ci a un rôle d’opposante, cette rivalité était signalée par l’alternance des pronoms personnels « vous ; tu ».
Délmont et la sibylle se présentent dans un discours respectifs : une procédure de questions, et de réponses se fait d’une façon énigmatique. Délmont est un anti-héro, il ne cherche plus à découvrir aucun secret, il ne songe qu’à rentrer chez lui. C’est un personnage qui incarne l’échec, il ne veut pas connaître son destin mais il se contente à sombrer dans le sommeil : il illustre le contrepoint de l’héro épique. Quand au rythme du dialogue, on remarque qu’il est bref et mordant, il nous montre la faiblesse du personnage butorien. L’ironie de la sibylle et de l’auteur a marqué le dialogue.
Ainsi au lieu d’avoir le rameau d’or nécessaire à son voyage initiatique, Léon Délmont, se contente de « gâteaux brûlés » ce qui évoque le statut passif du personnage, il se présente d’une manière caricaturale, s’opposant ainsi à L’héroïsme fascinant dans l’Enéide.
Dans la Modification, il y a plusieurs reprises du personnage de Charron, «
nocher des Enfers », Il avait pour rôle de faire passer sur sa barque, moyennant un péage, les ombres errantes des défunts à travers le fleuve
Achéron (ou selon d'autres sources, le
Styx) vers le séjour des morts,seuls ceux ayant mérité un enterrement adéquat étaient choisis et uniquement s'ils pouvaient payer le voyage.
« Alors vient sur le fleuve boueux tourbillon une barque sans voile avec un vieillard debout armé d’une rame qu’il tient levé sur son épaule, comme prêt à frapper. Au-dessus de sa barbe raide toute violette de reflets, il n’y a point d’yeux mais seulement mais seulement deux cavités semblables à des brûleurs avec des flammes sifflantes…»p 220 , dans ce passage Délmont montre les caractéristiques physiques qui mettent en lumière la laideur répugnante de Charron.
Dans l’Enéide, ce personnage a un rôle d’opposant, il ne veut pas embarquer Énée et la Sibylle qu’après avoir eu un rameau d'or .Toutefois Charron soutient Délmont , il lui demande de ne pas inquiéter «Qu’attendez-vous ? M’entendez-vous ? Qui êtes-vous ? Je suis venue pour vous mener sur l’autre rive. Je vois bien que vous êtes morts ; n’ayez crainte de chavirer, le bateau ne s’enfoncera pas sous votre poids » ; « Tu désirais aller à Rome, je le sais bien, je te connais ; il n’est plus temps de reculer, je t’y mène ».p 220
Charron, en s’adressant à Délmont, il a utilisé le pronom personnel « vous », toutefois on remarque un changement au niveau de l’instance allocutaire « tu » .Donc, Charron a pris conscience de la veulerie de Délmont. En fait, Charron ne soutient que la facette morte d’un personnage fainéant, qui a un esprit indécis. Bref, il soutient le statut anti-héroïque de Délmont.
Ajoutons que Butor a présenté à coté de L’Enéide de Virgile (chant VI), d’autres œuvres plastique de Michel-Ange, il s’agit du : « Jugement dernier de la fresque de La Chapelle Sixtine du Vatican » c’est un tableau qui représente la scène où l’Homme va avoir le salut de Christ, ou encore le châtiment éternel.
La scène s'inscrit dans un espace dépourvu de toute architecture : une lumière chaude et bleue où baignent les personnages — les élus, les damnés et les ressuscités — distribués autour des figures centrales du Christ et de la Vierge. Parmi les personnages figurent notamment Charron et la sibylle. Sur la gauche, les ressuscités montent vers le ciel ; sur la droite, les démons poussent les damnés vers l'enfer. Dans le compartiment, on fait référence à la voûte de l’enfer présenté dans le tableau du Jugement dernier « il se relève avec précaution pour ne pas risquer de heurter trop fort la voûte « p214.
La lumière diffusée de la lampe dans le compartiment fait allusion à celle qui domine le tableau : « Vous essayez une autre position, fermant les yeux parce que la lumière commence à vous gêner. Il n'est pas question de dormir pour l'instant; il ne sera peut être pas question de dormir de toute la nuit. Vous êtes mieux maintenant, mais vous ne pourrez pas longtemps conserver vos jambes croisées de cette façon…….. »p214.On remarque que cette lumière de l’espace où se déroule la scène du jugement a été reprise plusieurs fois par le biais de la couleur bleue qui domine l’oeuvre : « tasse bleu. p29 », »veilleuse bleue »p32, « couverture bleue » de l’indicateur .p44
D’autres passages font allusion à ce tableau « Qu’il était étrange de ne jamais vous être mis Isis et Horus remembrant leur Osiris, à la poursuite des fragments d Michel-Ange. »p.167.
« Vous arrêtez un certain temps à La Sixtine », p .59
Sa visite à la chapelle la Sixtine a favorisé sa prise de conscience, tandis que Cécile refuse d’y rendre visite préférant ainsi l’immoralité existentielle.
Le rêve mythique de Délmont concrétise la scène du jugement dernier ; « Tout s’était immobilisé ; au dessous de vous, juste en face de vous yeux, il y avait une représentation du Déluge ; tous ceux qui voua accompagné, hommes et femmes, enflaient, s’élevaient le long des parois s’incurvaient en atteignant la voûte »p260
Délmont a été condamné par les Cardinaux : « Pourquoi prétends-tu nous haïr ? Ne sommes-nous pas des Romains », p.260). En outre, le Pape lui fait des reproches «…et le pape, au moment où ses pieds touchent presque les vôtres, d’une voix qui semble revenir de lointaine tombes [….]O toi, paralysé au milieu de l’air à mes pieds , incapable de remuer tes lèvres de fermer tes paupières pour échapper à mon apparition, qui voudrais dormir et t’appuyer sur ce sol qui t’es maintenant dérobé, veillé par tant d’images , incapables de les ordonner et de les nommer , Pourquoi prétends-tu aimer Rome ? », p.261).
Et la scène a atteint son point culminant quand le roi du jugement va apparaître pour annoncer ses mots « apparaît au fond de la salle le roi du jugement avec sa main levée »p262. « Au simple son de mes paroles, tes membres commencent à se convulser, comme déjà dévorés de vers. Ce n’est pas moi qui te condamne, ce sont toit ceux qui m’accompagnent et leurs ancêtres, ce sont tous ceux qui t’accompagnent et leurs enfants »p263 .Le roi du jugement a condamné Délmont à cause de ses actes .Les accusateurs : son épouse, ses enfants, son passé font allusion dans ce tableau pour lui juger. Grâce à ce tableau de Michel Ange, Délmont a anticipé son destin au-delà du monde des mortels, ce qui le pousse à sa prise de conscience, de revenir à ses origines.
Finalement, l’allusion mythologique dans la Modification a pour but de mettre en évidence l’absurdité de notre existence, la passivité de l’homme loin de ses références culturelles .Les images mythiques sont toujours valables pour en tirer la leçon, de se débarrasser de l’immoralité humaine.
En fait, Délmont a pu se sauver de déluge existentiel grâce à ses origines culturelles, qui nous sommes indispensables pour débarquer vers la rive du bien .Bref un être sans passé est un être privé du présent, et du devenir.
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